9 mars 2015

Des pommes résistantes donc moins traitées?

L'image de la pomme est écornée. Symbole d'un fruit santé universel, elle devient le symbole des excès de la chimie agricole. Plus la pomme est belle et plus elle devient désormais suspecte, au grand dam de tout un système qui a cherché à la rendre parfaite, sans trace de sa lutte face aux bioagresseurs. Le fameux dicton "an apple a day keeps the doctor away" (une pomme par jour éloigne le médecin) traverse une mauvaise passe, et les patients ne manquent pas d'en faire allusion. Ils nous confient régulièrement leurs interrogations face aux résidus de pesticides, aux effets sur leur santé, et si finalement ils ne feraient pas mieux de nous les balancer en pleine figure pour nous éloigner ! A nous de leur rappeler les bénéfices (cardiovasculaires, respiratoires, métaboliques, anti-cancers [1]) associés à la consommation de pomme, même traitée, en lien probable à sa haute teneur en composés phénoliques. A nous de leur rappeler la possibilité de les consommer sans résidus de pesticides de synthèse avec des pommes issues de l'agriculture biologique.

Y-aurait-t'il une alternative ? On entend de plus en plus parler de pommes dites résistantes, telles que: Ariane®, Antarès®, Choupette®, Juliet®, la dernière née Story®... Elles nécessiteraient bien moins de pesticides: on entend dans les médias des chiffres variables, rapportant une réduction de 50%, voire de 90% ?! Dans le dossier de presse d'Ariane®, un producteur témoigne: "Je ne pratique plus qu'un traitement fongicide sur 10". Ces pommes bénéficient d'un marketing important avec sticker d'identification et site internet dédié, et souhaiteraient faire leur place entre les pommes conventionnelles sur-traitées et les pommes de l'agriculture biologique. Quand elles ne sont pas à la fois résistantes et biologiques ! Qu'en est-il en réalité ? Sont-elles plus écologiques ? Allez-vous ingérer moins de pesticides avec ces pommes ?

Un fruit champion aux deux médailles

Vous mangez des pommes ? Certainement, la pomme est le fruit le plus consommé en France [2] et en Europe [3].  Les derniers chiffres de la filière rapportent 20,3% de part de marché en volume, elle se place devant les bananes (14,6%) et les oranges (12,4%). Près de 89% des ménages achètent des pommes au moins une fois par an, avec une consommation moyenne de 18 kg par an.

Mais la pomme est aussi la championne d'un autre fait peu réjouissant. Contrairement à une fréquente idée reçue, ce n'est pas la viticulture (la culture du raisin) qui est en tête des traitements phytosanitaires (un synonyme de pesticides: incluant fongicides, bactéricides, insecticides, herbicides, etc). A la première place se trouve la pomiculture.

Le marqueur à la mode de l'usage des phytosanitaires est l'IFT: l'indicateur de fréquence des traitements. L'IFT donne une idée du nombre de doses homologuées pulvérisées sur le fruit. Il n'a par contre aucune signification toxicologique. D'après des chiffres 2006 toujours actuels [4], l'IFT de la culture de la pomme de table est de 36,5 contre 12,5 pour la viticulture. Pour comparaison, celui des grandes cultures - céréales, oléagineux, protéagineux - est de 3,8. Autrement dit, une pomme reçoit durant sa culture en moyenne 36,5 doses efficaces d'application. Ce n'est pas une surprise de voir que le niveau de pression phytosanitaire des régions spécialisées dans la pomiculture (Vallée du Rhône, Sud-Ouest...) est dans le quintile le plus élevé [5]. Et cet usage massif de pesticides ne se fait pas sans coût pour les arboriculteurs. D'ordre financier d'abord, les charges liées aux phytosanitaires sont d'environ 1300€/ha pour la pomme contre 400€/ha pour le raisin. Mais leur santé en paie également le prix comme le soupçonne fortement une expertise de l'Inserm parue en 2013 [6]:
"D’après les données de la littérature scientifique internationale publiées au cours des 30 dernières années et analysées par ces experts, il semble exister une association positive entre exposition professionnelle à des pesticides et certaines pathologies chez l’adulte : la maladie de Parkinson, le cancer de la prostate et certains cancers hématopoïétiques (lymphome non hodgkinien, myélomes multiples). Par ailleurs, les expositions aux pesticides intervenant au cours des périodes prénatales et périnatale ainsi que lors la petite enfance semblent être particulièrement à risque pour le développement de l’enfant " (source Inserm, Juin 2013)

Des résidus multiples aux conséquences inévaluables

Le dernier rapport de l'EFSA (l'agence européenne de l'alimentation), publié en décembre 2014 et portant sur les données 2012, montre que 66,7% des pommes ont au moins un résidu de pesticide, et 47,2% en ont de multiples [7]. Et la France n'a aucune raison de faire mieux que la moyenne, à l'heure d'une politique européenne commune en matière d'évaluation et d'autorisation des pesticides (hors dérogations) et alors qu'elle reste la championne des phytosanitaires en Europe. Vous souvenez-vous du Grenelle de l'environnement en 2007 ? Un objectif du plan Ecophyto annoncé à cette occasion était de réduire l'usage des produits phytosanitaires de moitié en 10 ans. Sauf que les chiffres montrent une tendance inverse, avec un recours aux pesticides ayant augmenté de 5% en moyenne entre 2009 et 2013 et de 9,2% entre 2012 et 2013 [8].

Quant à la pomme, la liste des résidus de pesticides pouvant actuellement être détectés est interminable [7]:
2-phenylphenol, Acetamiprid, Azinphos-methyl, Azoxystrobin, Bifenthrin, Bitertanol, Boscalid, Bupirimate, Carbaryl, Carbendazim, Chlorantraniliprole, Chlorfenapyr, Chlorothalonil, Chlorpropham, Chlorpyrifos, Chlorpyrifos-methyl, Clofentezine, Clothianidin, Cyfluthrin, Cypermethrin, Cyprodinil, Deltamethrin, Dichlofluanid, Dichlorvos, Difenoconazole, Diflubenzuron, Dimethoate, Diphenylamine, Dithianon, Dithiocarbamates, Dodine, Ethephon, Ethirimol, Etofenprox, Famoxadone, Fenazaquin, Fenbutatin oxide, Fenhexamid, Fenitrothion, Fenoxycarb, Fenpyroximate, Fludioxonil, Flufenoxuron, Fluquinconazole, Flusilazol, Folpet, Hexythiazox, Imazalil, Imidacloprid, Indoxacarb, Iprodione, Kresoxim-methyl, Cyhalothrin, Lindane, Linuron, Lufenuron, Metalaxyl, Methidathion, Methomyl, Methoxyfenozide, Myclobutanil, Paclobutrazol, Penconazole, Pencycuron, Pendimethalin, Permethrin, Phosalone, Phosmet, Pirimicarb, Prochloraz, Propargite, Propiconazole, Propyzamide, Pyraclostrobin, Pyridaben, Pyrimethanil, Pyriproxyfen, Spinosad, Spirodiclofen, Spiroxamine, tau-Fluvalinate, Tebuconazole, Tebufenozide, Tebufenpyrad, Teflubenzuron, Tetraconazole, Thiabendazole, Thiacloprid, Thiamethoxam, Thiophanate-methyl, Triadimenol, Trichlorfon, Trifloxystrobin, Triflumuron

Dans ce rapport, on note l'absence d'analyse de résidus d'un conservateur utilisé après récolte: le 1-méthylcyclopropène du Smartfresh® (un gaz inhibiteur compétitif de l'éthylène). Pourtant, c'est bien l'EFSA qui avait proposé une limite maximale de résidu (LMR) dès 2005 (lien). 

Ce cocktail de molécules s'ajoute à notre exposition quotidienne alimentaire et environnementale, dont les conséquences sanitaires ne pourront jamais être mises en évidence par les outils d'évaluation toxicologique actuels. L'exposition professionnelle peut s'évaluer, mais pas celle de la population générale: il est impossible de relier aujourd'hui une pathologie comme un cancer, une pathologie dégénérative ou un trouble de la fertilité, à l'exposition chronique à ce mélange de très faibles doses en des centaines de molécules différentes. Les outils de l'épidémiologie observationnelle sont inadaptés : on ne peut pas inclure de non-exposés dans une étude de cohorte car tout le monde est exposé. On ne peut pas comparer les cas des témoins dans une étude cas-témoin car leur exposition rétrospective est identique. Un essai clinique contrôlé? Le Comité de Protections des Personnes n'acceptera jamais de faire consommer des cocktails de phytosanitaires en pilule. La faible fréquence (entre 1 et 2% pour la pomme [7]) des dépassements de LMR pour chaque pesticide pris séparément dans un aliment donné est souvent avancée par les agences sanitaires. C'est donc un leurre mais surtout un aveu d'impuissance : on ne peut évaluer rien d'autre que le risque de toxicité aiguë ou subaiguë pour une molécule donnée.

L'avènement des pommes résistantes: une alternative ?

Si vous pensiez vous débarrasser des résidus de pesticides en lavant les pommes à l'eau courante, les choses ne sont pas aussi simples. Cela peut fonctionner en partie : une étude Canadienne a observé une diminution de 50% des résidus de captane, un antifongique, sur les pommes [9]. Mais quand on s'intéresse au cocktail de pesticides, l'effet semble très limité. Des chercheurs Danois ont montré en 2003 [10], et des Tchèques en 2005 [11] que cela n'avait aucun impact: les taux de résidus (de 14 et 86 pesticides analysés respectivement) ne sont pas significativement différents après lavage (ou après évidage). Le développement de pesticides systémiques et/ou résistants à la pluie n'est certainement pas étranger à ce résultat. La technique la plus efficace rapportée par l'équipe Tchèque : une cuisson à la vapeur suivie d'un épluchage intégral réduisant partiellement voire totalement certains pesticides. Mais on s'éloigne bien loin du plaisir de croquer une pomme crue en profitant de tous les micronutriments et polyphénols de la peau et du fruit !

Une solution radicale aux problèmes de résidus serait d'acheter des pommes de l'agriculture biologique (AB). Les pesticides synthétiques sont interdits dans son règlement. D'autres contraintes font que la contamination par les épandages voisins sont extrêmement rares et d'une ampleur incomparablement plus faible qu'avec une trentaine de traitements de proximité à distance homologuée. Quand environ 30% des fruits et légumes conventionnels sont exempts de résidus de pesticides (synthétiques ou non), c'est 90% des biologiques qui en sont exempts [7]. Attention, parmi les 10% positifs, une bonne moitié l'est à des produits autorisés en AB comme le cuivre, et l'autre moitié est généralement due à la contamination environnementale (avec des dépassements de LMR exceptionnels). Les pommes biologiques peuvent logiquement comporter des résidus de traitements autorisés en AB, non issus de la synthèse: divers sels de cuivre, des pyrèthrines, la toxine Bt (la même que celle du maïs OGM qui a défrayé la chronique), du Spinosad, des produits soufrés, des huiles minérales, etc [12, 13, 14]. Certains d'entre eux ont des limites maximales de résidus fixées, avec une surveillance relative, alors que d'autres en sont dépourvus. Des chiffres précis sur les pommes n'ont pas été publiés à ma connaissance. Une étude sur des olives biologiques a rapporté des résidus en pyrèthrines et des taux préoccupants de cuivre et de roténone [15], alors qu'une autre sur des raisins et vins a retrouvé des taux de résidus en cuivre inférieurs aux limites proposées par l'EFSA [18]. Toujours est-il que même si les molécules naturelles n'ont parfois rien à envier aux synthétiques en terme de toxicité, le cocktail est fortement limité en diversité, et certaines molécules comme la roténone ont récemment été retirées. Les Pays-Bas, le Danemark, la Suède et la Norvège ont aussi interdit les sels cuivrés [29] en raison de leur toxicité environnementale et professionnelle. Depuis 2002, l'Union Européenne considère comme prioritaire la réduction de leur usage [16, 17].

C'est dans ce contexte que sont arrivées de nouvelles variétés de pommiers dits résistants. La pomme est exigeante en pesticides car elle doit faire face à de nombreux bioagresseurs, aidés parfois par les conditions climatiques et surtout par la sensibilité intrinsèque de la variété de pomme à ces vecteurs pathogènes. Des champignons et bactéries comme la tavelure, l'oïdium, le chancre, la moniliose, le feu bactérien, la mosaïque, les gloeosporioses, et des parasites et insectes comme les acariens, le carpocapse, les pucerons, les cochenilles...

Pommes tavelées (Photothèque INRA)
Un pommier résistant à tous les pathogènes est une utopie étant donné leur diversité et leur faculté à s'adapter. L'idée des agronomes et sélectionneurs variétaux a donc été de se focaliser sur les maladies les plus fréquentes et préjudiciables, et qui nécessitent le plus de pesticides. Les deux maladies fongiques que sont la tavelure et l'oïdium nécessitent à elles seules au delà de 15 traitements par an [19], environ 70% des traitements dont les 2/3 pour la tavelure [20]. D'où le fort intérêt pour les pommes résistantes à la tavelure. Aujourd'hui, de nombreuses variétés résistantes à la tavelure, parfois à l'oïdium et d'autres maladies, sont commercialisées. Leurs obtentions (par sélection et non par transgenèse: ce ne sont pas des OGM) résultent des travaux de l'INRA et de stations de recherche de voisins européens suite à identification du gène de résistance Vf dans un pommier sauvage. On sait aujourd'hui que le gène Vf n'est pas seul, et qu'il existe au moins une vingtaine d'autres gènes de résistance.

Nombre moyen annuel de traitements fongicides (Brun, 2010)
Smoothee: variété sensible, Melrose: peu sensible, Ariane: résistante
SV: conduite classique, LI: conduite "bas intrant", OG: conduite biologique
Scab (anglais) = tavelure

Moins de traitements phytosanitaires ?

Les quelques essais et contrôles publiés rapportent qu'il est effectivement possible de traiter moins les fruits : encore heureux ! Une conduite "à bas intrant" (peu de pesticides) avec la variété résistante Ariane pourrait diminuer le besoin en pesticide de 43 à 56% par rapport à une conduite classique avec la variété sensible Golden, tout en ayant une production présentant un niveau zéro de tâches de tavelure (qui est l’objectif commercial) [21]. Un autre essai [22] a montré une réduction de l'usage de fongicides de 45% à 68% avec Ariane par rapport à Smoothee, variété sensible (figure ci-contre). L'IFT "fongicides" serait donc diminué de moitié, et l'IFT (total) d'environ 35% à 40% voire plus car Ariane est également résistante au feu bactérien, une maladie non fongique. Enfin, dans le cadre du plan Ecophyto, un producteur témoin du Sud-Ouest a rapporté une réduction de l'IFT de 28% en moyenne (et de l'IFT "fongicides" de 50%) [27]. La variabilité des chiffres est inévitable : chaque zone de production et chaque saison a ses particularités en matière de risque de maladies. Mais on peut conclure à un usage de pesticides réduit de manière significative, de l'ordre de 30 à 50%.

Moins de résidus de pesticides ?

Aucune étude n'a analysé la différence en terme de résidus de pesticides par rapport à des variétés sensibles. Dommage, cela ne serait pas d'une complexité incommensurable, en prenant garde toutefois de multiplier les origines géographiques et d'étendre les analyses sur plusieurs saisons (biais de sélection). Alors qu'en penser ? Il est très probable que des pommes recevant moins de traitement soient susceptibles d'être moins contaminées après récolte. C'est du bon sens, à confirmer: les fongicides à l'usage diminué n'ayant pas forcément les mêmes caractéristiques de persistance que les autres molécules. Si jamais une étude d'analyse comparative est publiée, il en sera fait mention sur ce blog.

Pour se repérer : la liste des variétés sensibles et résistantes

Voici une liste non-exhaustive tirée de multiples sources (documents techniques, bibliographie) et répertoriant les variétés de pomme selon leur sensibilité à la tavelure. Moins la pomme est sensible et moins elle peut être traitée. La liste sera complétée en fonction de nouvelles données.

Pommes à forte ou moyenne sensibilité
Gala, Golden (Delicious), Elstar, Jonagold, Jonagored, Tentation, Melba, Pink lady, Fuji, Braeburn, Granny Smith, Chantecler et Belchard Chantecler, Rubinette, Paulared, Reinette Blanche, Sunrise, Lobo, Gingergold, Jonamac, McInstosh, Cortland, Spartan, Red Delicious, Jazz, Kanzi, Rubens, Greenstar, Diwa, Jupiter
Pommes à faible sensibilité
Melrose, Pilot, Akane, Idared, Reinette Grise, Reine des reinettes, Belle de Boskoop, Falstaff, Delbard Jubilé, Honeycrisp, Honey Crunch, Suntan, Pilot, Dalirène, Pinova, Concorde, Xenia, Melba, Sainte Germaine ou de L'Estre, Jolibois, Reinette Clochard
Pommes résistantes
Ariane, Antarès, Choupette, Delisdor, Goldrush, Regold, Story, Dalinette, Dalinsweet, Florina (Querina), Juliet (Coop43), Dalinco, Pitchounette, Opal, Topaz, Dalinbel, Harmonie, Initial, Ariwa, Rewena, Crimson Crisp, Lafayette, Ecolette, Ladina, Lummerland, Natyra, Resi, Rustica, Werdenberg, Pinova, Evelina

Aucune variété résistante n'est parmi les 8 pommes les plus cultivées de France (Golden, Gala, Granny Smith, Braeburn, Red Delicious, Pink Lady, Fuji et la Reinette Grise du Canada). Seule la Reinette Grise a le mérite d'avoir une sensibilité diminuée.

Juliet®: nom commercial de la pomme Coop 43
cultivée exclusivement en agriculture biologique
et résistante à la tavelure et l'oïdium.
Vous remarquerez aussi qu'il y a bien plus de pommes résistantes à la tavelure que les seules pommes à marque déposée bénéficiant d'un marketing important, comme Ariane ou Antarès. Pour compliquer les choses, certaines marques déposées sont simplement des noms commerciaux de pommes prénommées différemment: ainsi, Choupette est un nom commercial de la variété Dalinette, Delisdor un nom commercial de la variété Goldrush... Pour les autres, il n'y a pas toujours les moyens d'en assurer la promotion : une pomme comme Topaz a été crée par une station expérimentale Tchèque de 3 chercheurs [23], sans soutien privé et sans exclusivité commerciale. On retrouve aussi de plus en plus de variétés résistantes dans le marché biologique, composant environ 80 % des nouvelles plantations [24] : il n'est pas rare de trouver les variétés Goldrush et Juliet sur les étals des magasins biologiques. Les pommes à faible sensibilité (en orange) gardent un relatif intérêt par rapport aux pommes sensibles (en rouge). Par exemple, la variété Melrose peut permettre une réduction des fongicides, parfois du même ordre de grandeur qu'une variété résistante comme Ariane [21]. Bon à savoir quand le choix est restreint.

Au niveau du porte-monnaie, les pommes résistantes sont dans la fourchette haute du marché. Les prix pratiqués en conventionnel sont parfois au niveau du biologique, aux alentours de 3€/kg. Mais les tarifs sont fluctuants, mon enquête personnelle dans plusieurs points de vente en province montre une moyenne de 2,5€/kg avec parfois des prix promotionnels de 1€ à 1,5€/kg (souvent des fruits de catégorie inférieure: petites tailles, etc). Jusque là, l’extrême majorité des variétés résistantes en vente ont été produites dans l'Hexagone, jamais à l'autre bout de la planète. Ça ne sera plus forcément le cas si elles augmentent leur part de marché: préférez toujours les filières de proximité.

Une résistance qui ne devient qu'une sensibilité diminuée

Vous savez que j'aime le rappeler, mais les choses ne sont jamais simples. Malgré une résistance accrue, il est impossible de se passer complètement de protection phytosanitaire. Les maladies ne se résument pas à la tavelure: il faudrait idéalement créer un score de résistance composite pour chaque pomme. De plus, le champignon de la tavelure sait bien s'adapter. Certaines souches sont parvenues à contourner le gène majeur de résistance Vf [25]. Ce contournement a été détecté dès 1989 dans un verger expérimental en Allemagne. Ces souches sont aujourd'hui présentes à des degrés divers dans toutes les grandes zones de productions en France, avec une fréquence plus faible dans la moitié sud. Pour préserver l’efficacité de cette résistance dans les régions encore indemnes de souches virulentes, on recommande aux arboriculteurs d’appliquer des mesures de prophylaxie ainsi qu’une lutte fongicide raisonnée: autrement dit, une stratégie à bas intrant. Et pour les producteurs qui font face à des souches contournant la résistance, le recours à une stratégie classique est inévitable. Revient-on alors à la case départ ? A des pommes surtraitées à l'IFT de 36 ? Pas forcément, il serait possible de repasser après un an à une stratégie à "bas intrant" selon l'INRA. Il est aussi logique qu'une fois la résistance contournée, une variété perde beaucoup de son intérêt pour l'arboriculteur qui risque de l'abandonner. C'est la preuve que les stratégies de lutte génétique monogénique ont clairement atteint leurs limites. Les prochaines variétés comporteront des associations de résistances monogéniques et polygéniques partielles, des combinaisons plus durables. Un peu de patience, des centaines de milliers de croisement durant plusieurs décennies sont nécessaires pour obtenir une pomme résistante !

Mais alors, j'achète ou pas ?

Que vous achetiez des pommes conventionnelles ou biologiques, il serait préférable de choisir des variétés résistantes pour ces deux filières :

  • Elles seront au mieux bien moins traitées (une réduction de 30 à 50%), au pire autant traitées.
  • Vous consommerez au mieux bien moins de résidus de pesticides (synthétiques ou non), au pire autant.
  • L'environnement sera au mieux soumis à bien moins de traitements, au pire autant.

"Au pire autant" car lorsque vous achetez une pomme, il est difficile de savoir si les parcelles ont été touchées par une souche de tavelure contournant la résistance, ou si les conditions climatiques locales ont augmenté le risque de maladie et donc les traitements prophylactiques. Même raisonnement pour leur éventuelle résistance associée à d'autres pathogènes (oïdium, feu bactérien...).

Une pomme résistante biologique reste certainement préférable à une pomme résistante conventionnelle. Par contre, des pommes très sensibles, comme Gala, Golden ou Elstar pour les plus connues, ne me semblent pas en cohérence avec le mode de production biologique. Elles nécessiteront d'intenses traitements, notamment à base de cuivre, seulement pour satisfaire une consommation standardisée: évitez ce type de variétés. Si vous n'avez pas accès aux pommes biologiques, préférez alors des pommes résistantes conventionnelles.

C'est aussi l'opportunité de montrer à la filière de la pomiculture que vous êtes peut-être sensibilisés par les questions environnementales et sanitaires. Les variétés classiques sur-traitées et dominant le marché doivent laisser leur place à des pommes plus solides, ayant au moins le mérite de rendre possible une réduction des traitements phytosanitaires. Et elles sont d'ailleurs parfois bien plus goûteuses ! Lors de ma recherche documentaire, j'ai été stupéfait de voir à plusieurs reprises que beaucoup d'acteurs de la filière se découragent d'avance à développer des variétés résistantes. La commercialisation des premières variétés résistantes dans les années 70 à 90, comme la pionnière Priam, s'est généralement soldée par un échec commercial [28]. Bien que les variétés récentes rencontrent enfin un succès (encore restreint), on continue d'estimer que les consommateurs ne veulent que des Golden, des Gala et des Granny Smith. Montrons leur le contraire.

La transparence influence les choix de consommation, la pomme en retard

Une étude originale de sciences sociales a évalué l’impact des informations liées à la santé et à l’environnement sur l’achat de pommes: cet achat peut-il être influencé ou non, et par quoi ? [26] Je vous fais cadeau de la méthodologie, bien alambiquée. Cette étude a montré que le choix des consommateurs n'est pas significativement orienté par la simple apposition du logo AB : un logo, même connu, ne suffit pas ! Par contre, quand on leur précisait que les pommes conventionnelles recevaient une trentaine de traitement de synthèse, le choix s'est fortement orienté en faveur des pommes biologiques. Bref, les consommateurs étaient réceptifs à des messages précis sur les différences de culture entre pommes biologiques, résistantes ("peu de pesticides") et conventionnelles.

Alors à quand des pancartes d'informations claires et franches dans les rayons primeurs et les marchés ? On peut toujours rêver, à l'heure où les traitements homologués après récolte des pommes (comme le Smartfresh® ou le thiabendazole) ne sont même pas signalés au consommateur contrairement à d'autres fruits et légumes (agrumes, bananes, pommes de terre...). Pourquoi cette différence de règle ? D'autant plus qu'on mange plus souvent la peau de la pomme que celle de la banane ! Bref, la transparence, ce n'est pas pour tout de suite.

Ce manque d'information et la perte de lien entre l'agriculture et la population sont tout à la faveur des produits d'une agriculture excessive qui se demandent pourquoi évoluer et progresser alors qu'ils se vendent ?


Bibliographie

[1] Boyer, Jeanelle, and Rui H. Liu. “Apple Phytochemicals and Their Health Benefits.” Nutrition Journal 3, no. 1 (May 12, 2004): 5. doi:10.1186/1475-2891-3-5.

[2] FranceAgriMet, Ctifl, Interfel "Achats de fruits et légumes frais par les ménages français"

[3] USDA. Good Prospects for EU-27 Apple and Pear Production. October 2011

[4] J.P. Butault, N. Delame, F. Jacquet, P. Rio, G. Zardet, C.A. Dedryver, T Volay, C. Gary, L. Guichard, M. Pitrat, B. Sauphanor. L’utilisation des pesticides en France : Etat des lieux et perspectives de réduction. Colloque de la SFER : Lyon 11-12 mars 2010

[5] Butault, N. Delame, F. Jacquet, G. Zardet) L'utilisation des pesticides en France : état des lieux et perspectives de réduction, NESE n° 35, octobre 2011, pp. 7-26.

[6] Expertise collective de l’Inserm, Pesticides : Effets sur la santé, 12 juin 2013.

[7] European Food Safety Authority, 2014. The 2012 European Union Report on pesticide residues in food.EFSA Journal 2014;12(12):3942, 156 pp. doi:10.2903/j.efsa.2014.3942

[8] Ministre de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt. Recours aux produits phytosanitaires : Résultats nationaux pour l’année 2013. Paris, 22 décembre 2014

[9] Rawn, Dorothea F. K., Sue C. Quade, Wing-Fung Sun, André Fouguet, André Bélanger, and Mark Smith. “Captan Residue Reduction in Apples as a Result of Rinsing and Peeling.” Food Chemistry 109, no. 4 (August 15, 2008): 790–96. doi:10.1016/j.foodchem.2008.01.061.

[10] Rasmusssen, R. R., M. E. Poulsen, and H. C. B. Hansen. “Distribution of Multiple Pesticide Residues in Apple Segments after Home Processing.” Food Additives & Contaminants 20, no. 11 (November 1, 2003): 1044–63. doi:10.1080/02652030310001615221.

[11] Štěpán, R., J. Tichá, J. Hajšlová, T. Kovalczuk, and V. Kocourek. “Baby Food Production Chain: Pesticide Residues in Fresh Apples and Products.” Food Additives & Contaminants 22, no. 12 (December 1, 2005): 1231–42. doi:10.1080/02652030500239623.

[12] G. Braun, B. Craig. Guide de production biologique de la pomme au Canada atlantique. Agriculture et Agroalimentaire Canada, Publication 10553F, 3e édition 2008

[13] Gestion de la tavelure en pommier à cidre en agriculture biologique. Le cahier technique de l’IFPC, Pomme à Cidre N° 21, Mars 2009

[14] E-phy. Guide des intrants utilisables en agriculture biologique en France. Juin 2011

[15] Simeone, V., N. Baser, D. Perrelli, G. Cesari, H. El Bilali, and P. Natale. “Residues of Rotenone, Azadirachtin, Pyrethrins and Copper Used to Control Bactrocera Oleae (Gmel.) in Organic Olives and Oil.” Food Additives & Contaminants: Part A 26, no. 4 (April 1, 2009): 475–81. doi:10.1080/02652030802562938.

[16] Expert Group for Technical Advice on Organic Production. Final Report On Plant Protection Products (II). 9th plenary meeting of 28 – 30 April 2014

[17] Commission Regulation (EC) No 473/2002 of 15 March 2002. Official Journal L 075 , 16/03/2002 P. 0021 - 0024

[18] Provenzano, Maria Rosaria, Hamid El Bilali, Vito Simeone, Nuray Baser, Donato Mondelli, and Gianluigi Cesari. “Copper Contents in Grapes and Wines from a Mediterranean Organic Vineyard.” Food Chemistry 122, no. 4 (October 15, 2010): 1338–43. doi:10.1016/j.foodchem.2010.03.103.

[19] Durel, C. E., Laurens, F., Caffier, V., Le Cam, B., Sapoukhina, N. (2007). Les apports de l'innovation variétale : Recherches menées pour améliorer la résistance du pommier à la tavelure. Innovations Agronomiques, 1, 47-61.

[20] W. Van Hemelrijck1, E. Croes and P. Creemer "Potassium bicarbonate: a conceivable alternative control measure towards scab on pome fruits" 15th International Conference on Organic Fruit Growing ―Ecofruit, 20 to February, 22, 2012 at Hohenheim/Germany

[21] Simon, Sylvaine, Laurent Brun, Johanny Guinaudeau, and Benoît Sauphanor. “Pesticide Use in Current and Innovative Apple Orchard Systems.” Agronomy for Sustainable Development 31, no. 3 (February 25, 2011): 541–55. doi:10.1007/s13593-011-0003-7.

[22] Brun, L., Guinaudeau, J., Gros, C., Parisi, L., Simon, S. (2010). Assessment of fungicide protection strategies in experimental apple orchards. In: Proceedings (p. 103-107). IOBC WPRS Bulletin, 54. Presented at 7. International Conference on Integrated Fruit Production, Avignon, FRA (2008-10-27 - 2008-10-30). Zürich, CHE : IOBC - International Organisation for Biological and Integrated Control of Noxious Animals and Plants.

[23] Gaëtan Vanloqueren, Philippe V. Baret. "Les pommiers transgéniques résistants à la tavelure", Courrier de l’environnement de l’INRA n°52, septembre 2004

[24] FiBL, agroscope. Portrait des variétés de pommes résistantes à la tavelure. Revue suisse Vitic. Arboric. Hortic. Vol. 36 (1): 29-36, 2004

[25] F. Didelot, L. Parisi, G. Orain, A. Lemarquand, B. Le Cam, F. Laurens, V. Caffier. Situation actuelle en France du contournement de la résistance Vf par Venturia inaequalis. Proposition de méthodes de luttes adaptées. Journées TechniquesFruits et Légumes Biologiques. ITAB, 8 & 9 Décembre 2009

[26] Marette S., Messéan A. and Millet G.. 2012.  Consumers’ willingness to pay for eco-friendly apples under different labels: Evidences from a lab experiment.  Food Policy 37: 151.

[27] DEPHY-Ecophyto. Système Pomme : variété résistante à la tavelure en Production Fruitière Intégrée et circuit long. SCEP Arboriculture. Décembre 2013

[28] Vanloqueren, G. and Baret, P.V. Pourquoi les variétés résistantes à la tavelure tardent-elles à se développer commercialement? Le Fruit Belge, 73 (516), 111-116. 2005

[29] Trapman, M. (2010). Copper free production of organic Elstar apples: three years experience in The Netherlands. In Proceedings (Vol. 91).

8 commentaires:

  1. Bonjour article très complet sur ces traitements toujours plus nombreux jusqu'à 45 par an sur nos fameuses pommes gage de santé. Merci

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  2. EXCELLENT ARTICLE QUI ECLAIRE VRAIMENT LE SUJET DE LA TOXICITE DES POMMES

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  3. Merci de la diffusion de cet article très intéressant. je m'apprétais à passer commande de pommes auprès d'un producteur alsacien via mon Amap, je prendrai donc plus la Choupette que la Golden et la Boskoop que la Gala, car je ne peux m'en passer. Salut

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  4. Très bon article, bien documenté. Je vous remercie pour vos recherches et votre synthèse, très claire. Je prendrais en compte vos conseils lors de l'achat de pommes que j'affectionne beaucoup.

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  5. Merci infiniment pour ce travail encore très fouillé!
    On en redemande

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  6. Très bon article!
    Utile aussi pour le choix des arbres à acheter pour faire un bon verger!
    Félicitations à l'auteur.

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  7. Quid de la qualité nutritionnelle des pommes de nouvelles variétés ? Selon certains elle serait fortement en baisse, les nouvelles variétés ne contenant que de l'eau sucrée très faiblement vitaminée ! J'ai planté un pommier Querina qui produit bien sur du jeune bois et peu sensible à la maladie. Merci pour votre participation à m'éclairer !

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    1. Bonjour Eric. Les valeurs nutritionnelles entre variétés (mais aussi types de production et conditions/stress extrinsèques - météo, sol...) est un sujet intéressant dont j'espère avoir un créneau de temps pour en parler. Pourquoi pas sur la pomme !

      Mais une première piste de réflexion : la résistance aux maladies passe par divers mécanismes, physiques comme l'épaisseur de la peau, ou chimiques par certaines molécules, certains microconstituants végétaux (qui se concentrent en plus dans la peau). Par exemple, le rôle des polyphénols dans la défense naturelle des végétaux contre les phytopathogènes est bien connu. Et oui, beaucoup des "bonnes molécules" pour l'homme provenant des végétaux sont des biopesticides !

      En ce sens, pour un même mode de production contemporain, les variétés résistantes ont plus de chance d'être intéressantes nutritionnellement que les variétés sensibles. J'espère en parler dans un article, sans le but de faire un NutriScore de la pomme, car sa richesse chimique et nutritionnelle ne peut pas se noter (selon si l'on considère les vitamines, ou les minéraux, ou les composés phénoliques, ou le taux de sucre comme le "plus important").

      A bientôt et merci

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