23 mai 2014

Œufs et oméga 3: non, il n'y a pas d'études contradictoires (partie 3)

Suite et fin de nos discussions agro-nutritionnelles sur l’œuf et les acides gras essentiels?

On m'a communiqué une soit-disante preuve qu'il y aurait bien plus d'oméga 3 dans les œufs biologiques. Face à 7 études qui montrent le contraire (article partie 2), une seule étude [1] les rendrait caduques et démontrerait l'opposé. Avant de voir ce que dit vraiment ce papier, un petit rappel sur le principe d'une revue de la littérature. Voire d'une méta-analyse. Avec 7 études contre 1, on penche généralement vers 7, pas vers 1. Mais la vérité, c'est que c'est plutôt 8 contre 0. Explications.

Je conseillerais avant tout aux nutritionnistes souvent citadins de travailler en exploitation (la main d'oeuvre manque) ou de faire des études d'agronomie (bien que parfois, ils n'en aient même pas suivi en nutrition, le titre n'étant pas protégé). Les diplômes ne donnent pas automatiquement la compétence, mais leur absence favorise grandement l'incompétence.

L'étude de Karsten H.D (2010) [1] affiche un rapport oméga 6/3 de 0.5 et un taux d'oméga 3 multiplié par 2.5 pour les œufs dits "de pâturage" par rapport à des œufs en cage.
Pourquoi cette étude ne montre pas que les œufs plein-air ou biologique que vous achetez dans le commerce sont plus riches en oméga 3 et plus pauvres en oméga 6?

Des œufs de laboratoire expérimental, pas ceux que vous achetez

► L'étude n'a pas analysé des œufs produits pour une distribution commerciale, mais des œufs issus d'une expérimentation scientifique. Contrairement aux études de Hidalgo A [2], de Samman [3], de Cherian G [4] et de Kerhoas N [5] où les chercheurs ont prélevé des œufs dans des grandes et moyennes surface, de divers pays dont la France (pour la dernière). Lisez la suite, vous comprendrez ce que cela peut changer.

Une conduite alimentaire bien éloignée des pratiques de terrain

► A été mis en place un modèle expérimental qui ne correspond tout simplement pas à la réalité de la conduite alimentaire des élevages de poule pondeuse plein-air ou biologique. Mais pour ça, il faut la connaître, cette conduite! Non, la production de masse d’œufs plein-air ou biologique n'a rien à voir avec les pratiques de votre grand-mère quand vous étiez enfant. Attention à ne pas se complaire dans une vision enjolivée de poules gambadant gaiement dans l'herbe fraîche et n'ayant jamais connu le goût du maïs et du tourteau de soja, plutôt qu'à une réalité plus terne:

Ceci est un élevage plein-air (bio ou non). Ce n'est pas si mal, certaines poules sont dehors (source: Paysan Breton, 2008).
Elles restent en grande majorité du temps à l'intérieur pour s'alimenter et donc pondre:
Ceci est un élevage plein-air (bio ou non). C'est ici que les poules mangent. Vous voulez le voir en vidéo? cliquez-ici

Alors en quoi cette expérience diffère du monde agricole?

Un biais évident, provoqué et accepté

►  Le modèle utilisé est biaisé car il a drastiquement limité la consommation d'aliments céréaliers/tourteaux d'oléagineux: à 70 g/poule/jour pour le groupe "plein-air" (contre à volonté pour les poules en cage). 70 g, c'est plus de 2 fois moins que la réalité! Un éleveur de poule biologique ou plein-air donne entre 120 g et 190 g de ce type de mélange par jour et par poule. Les preuves sont issues de sources professionnelles, chambres d'agriculture, instituts techniques agricoles ou paroles d'éleveurs: [7] [8] [9] [10] [11] [12].

►  Pourquoi un éleveur donne plus d'aliments que dans ce modèle? Dans l'étude, ces poules, qui peuvent manger autant d'herbe qu'elles veulent à côté de leur ration diminuée de plus de moitié, sont plus maigres et pondent moins. Un taux de ponte diminué de 15%. Or le gagne-pain de l'éleveur, c'est le nombre d’œuf, biologique ou pas. C'est pourquoi il ne peut pas se permettre de sous-alimenter ses poules comme ces chercheurs. Malheureusement, biologique ou pas, c'est la rentabilité économique qui dirige les exploitations! Sans parler qu'un tel élevage est encore plus limité en nombre de poules par lot, et serait impossible à poursuivre en automne-hiver (étude réalisée en été avec 25 poules). Une utopie.

►  Karsten et ses collègues reconnaissent cette faible productivité, d'autant plus que selon eux, les poules plein-air devraient même consommer davantage de calories étant donné qu'elles se dépensent plus. Dans la discussion de leur article, ils admettent qu'il faudrait donc augmenter la ration en aliments pour poule, ce qui diminuerait inévitablement la teneur en oméga 3 et augmenterait les oméga 6. C'est eux qui le disent! Et on le sait bien, puisque dans les œufs du commerce, il n'y a pas de différence quant à ces acides gras entre plein-air et batterie.
Alors que proposent-ils à la place de cette restriction alimentaire? D'inclure dans le mélange alimentaire conventionnel des sources d'oméga 3 comme les graines de lin, les graines de chia... Comme les œufs de filière telle que bleu-blanc-cœur. La boucle est bouclée!

Oui, un œuf peut être équilibré. Pas ceux du commerce (hors filière BBC).

Finalement, que montre l'étude de Karsten H.D? Qu'un œuf peut être équilibré en acides gras essentiels si on change la conduite alimentaire communément utilisée dans la production d’œufs toute catégorie incluse. Ce n'est donc pas un scoop, on le savait déjà avec les conduites alimentaires des filières "oméga 3".

Et elle nous illustre aussi une des raisons de ce blog. Il faut parfois avoir des connaissances ou des expériences de la fourche à la fourchette pour savoir interpréter les choses. L'agriculture n'est pas une sous-science et encore moins infuse. Si j'avais à conseiller une seule source assez complète et qui fait référence dans le domaine, ce serait le cahier technique de l'ITAB (institut technique de l'agriculture biologique), partie alimentation pages 15 à 21 [6].

Une autre étude inutile pour les consommateurs

J'en termine en prenant les devants. Il y a une étude quasi-jumelle à celle de Karsen H.D (2010), celle de Lopez-Bote C.J (1998) [13]. De façon similaire, elle n'analyse pas des œufs du commerce et s'amuse également à sous-alimenter les poules plein-air de façon encore plus drastique avec seulement 50 g d'aliment par poules pondeuses... intéressant mais hors sujet pour celui qui fait ses courses.

Un retour de bâton immanquable...

Et si les mêmes qui ont prêché que les œufs biologiques ont plus d'oméga 3 disent maintenant qu'il n'y a pas vraiment d'oméga 3 et 6 dans l’œuf... c'est comique et ce n'est pas pertinent dans le cadre d'un régime alimentaire santé. Ce n'est pas rien de consommer un aliment avec 1.5 g d'oméga 6 /100g, il faudra bien les compenser à un moment ou un autre!

N'oublions pas que, d'après le National Cancer Institute, l’œuf est le 2ème plus fort contributeur à l'apport d'acide arachidonique dans l'alimentation de type occidental, derrière les produits de viande de volaille et devant tout le reste. Pour l'EPA et le DHA, l’œuf (non enrichi en oméga 3) constitue la 4ème source alimentaire et pourrait donc gagner quelques places avec les filières lin/oméga 3.

Prétendre aussi que les œufs plein-air/bios sont plus riches en d'autres nutriments comme la vitamine E ou les caroténoïdes est encore une fantaisie de leur part. L'étude d'Anderson montre des taux de vitamine E et A identiques [14], des caroténoïdes augmentés dans le plein-air alors que l'étude d'Hidalgo montre l'inverse: des caroténoïdes augmentés dans l'élevage en batterie [2]. Conclusion: aucune tendance forte vers aucun des modes de production.

Alors réclamons aux auteurs et journalistes affirmant sans référence que les œufs biologiques, plein-air ou label rouge contiennent plus d'oméga 3 et moins d'oméga 6, retirent de leurs articles et leurs livres ces propos trompeurs! Une fausse vérité peut paraître anodine, sans importance majeure, mais en accepter une c'est laisser la porte ouverte à bien d'autres...

Trois, il m'a déjà fallu trois articles pour me battre contre cette légende. Vous imaginez la force et la patience qu'il faut pour se battre contre la multitude d'approximations et de fausses vérités proférées à longueur de temps en nutrition! Beaucoup ont laissé tomber.


Pour plus d'informations, retrouvez l'ensemble des articles sur les œufs: cliquez-ici.


Références


[1] Karsten, H. D., Patterson, P. H., Stout, R., & Crews, G. (2010). Vitamins A, E and fatty acid composition of the eggs of caged hens and pastured hens. Renewable agriculture and food systems, 25(01), 45-54.

[2] Hidalgo, A., M. Rossi, F. Clerici, and S. Ratti. “A Market Study on the Quality Characteristics of Eggs from Different Housing Systems.” Food Chemistry 106, no. 3 (February 1, 2008): 1031–1038. doi:10.1016/j.foodchem.2007.07.019.

[3] Samman, Samir, Fan Piu Kung, Lissa M. Carter, Meika J. Foster, Zia I. Ahmad, Jenny L. Phuyal, and Peter Petocz. “Fatty Acid Composition of Certified Organic, Conventional and Omega-3 Eggs.” Food Chemistry 116, no. 4 (October 15, 2009): 911–914. doi:10.1016/j.foodchem.2009.03.046.

[4] Cherian, G., T. B. Holsonbake, and M. P. Goeger. “Fatty Acid Composition and Egg Components of Specialty Eggs.” Poultry Science 81, no. 1 (January 1, 2002): 30–33.

[5] Kerhoas, N, M. Guillevic, E. Bordais, G. Chesneau, and P. Weill. “P107 - Le mode de production influence la composition lipidique de l’œuf.” Nutrition clinique et métabolisme, vol. 24, no. S1 (July 12, 2010). https://elsevier.fr/article/275502.

[6] Leroyer, J. “Produire des oeufs biologiques”. Cahier Technique ITAB, Institut Technique de l'Agriculture Biologique (Juin, 2010).

[7] Nayet, C. "Produire des oeufs en bio". Fiches systèmes agricoles, Agricultures & Territoires. Chambre d'Agriculture Rhône-Alpes (Mars, 2014)

[8] Chambre d'Agriculture Deux-Sèvres. "Poule pondeuse en agriculture biologique". Fiche Agricultures & Territoires (Décembre 2012)

[9] Dezat, E. "Poule plein air: de bons résultats". Terra, n° 293, p.30-31 (Octobre 2011)

[10] Capbio-Bretagne et les Chambres d’agriculture de Bretagne, des Pays-de-La-Loire et Poitou-Charente. "Poules pondeuses avec parcours". Fiche observatoire technico-économique 2009 (Juin 2010)

[11] Emmenegger, J. "Alimentation 100% bio pour les poules pondeuses". Etude UFA SA. AgriHebdo Suisse Romande (Juin 2013)

[12] Bégos, P. "Œufs / Une production de qualité sur parcours extérieur." Paysan Breton, N° du 14 au 20 Novembre 2008

[13] Lopez-Bote, C. J., Sanz Arias, R., Rey, A. I., Castano, A., Isabel, B., & Thos, J. (1998). Effect of free-range feeding onn− 3 fatty acid and α-tocopherol content and oxidative stability of eggs. Animal Feed Science and Technology, 72(1), 33-40.

[14] Anderson, K. E. (2011). Comparison of fatty acid, cholesterol, and vitamin A and E composition in eggs from hens housed in conventional cage and range production facilities. Poultry science, 90(7), 1600-1608.

1 commentaire:

  1. Je fais un peu fanboy je sais lol mais encore une fois excellent article, je ne vois pas grand chose de plus a dire sur le sujet!
    J'ai hate de lire tes prochains articles!!

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